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samedi 29 octobre 2016

Tout va pour le mieux, dans le pire des mondes possibles !



À bien y réfléchir, Costa-Gavras n'a pas produit que des merdes démagogiques, en définitive, surtout une fois Montand disparu.


Papillon distribué lors des obsèques du Papet

À preuve, cette très belle adaptation d'un des chefs-d'œuvre de Westlake, Le couperet, que nos amis américains de la Westlake Review désespèrent de voir un jour en version correctement sous-titrée.

Une histoire qui redonne tout son sens à « la main invisible » théorisée par le premier penseur du capitalisme, Adam Smith, mais dont celui-ci n'aurait sans doute pas goûté tout le sel — ou plutôt le sang…

Quelques brèves séquences du film, qui est très ingénieusement reconstruit en repartant d'un flash-back après le troisième meurtre :

« Turbo-capitalisme »

« Préventivement… »

« Humiliant »

« Ça m'soulage ! »

Mais outre la grande intelligence de l'adaptation, jusqu'aux noms même des personnages — Burke Devore devenant ici Bruno Davert, par exemple — et sans parler du jeu des acteurs, tous impeccables, Costa-Gavras a eu la brillante idée de parsemer tout le film d'anonymes panneaux publicitaires qui instillent de façon très judicieuse, presque subliminale, l'absurdité que critique en sous-main tout le roman : cette monstruosité inhumaine que l'on appelle société de consommation.

Enfin, je dis « anonymes », mais c'est un raccourci, de même que ces images (j'en ai compté une bonne vingtaine, mais parfois elles sont très fugitives, j'ai pu en rater) sont un raccourci de l'essence de la publicité : un appel à la libido ou/et à la violence, sur fond de luxe obscène.

Les voici, ces images de "fausses" pubs, dans l'ordre chronologique du film, de la deuxième minute jusqu'à une demi-heure avant la fin (après quoi il n'était plus besoin d'en rajouter) :




(On notera le rebaptême potache de France Télécom en France Télécon)




















jeudi 27 octobre 2016

À vos Mark…
Prêts ?…



Cette photo a été retouchée : sur le cliché original, l'index et le majeur sont tendus vers l'objectif

Une documentaire assez instructif sur Mark Kennedy, le flic infiltré dans divers mouvements activistes, altermondialistes et d'ultra-gauche de 2003 à 2009, diffusé cet après-midi sur France Culture :



On confondra d'autant moins Œil-de-lynx et Bouche du diable…

vendredi 14 octobre 2016

Treize heures avec Chesterton



Deux nuits spéciales ont été récemment consacrées par France Culture à cet écrivain colossal, que moi aussi j'avais découvert jadis grâce à Borgès : la première le 11 septembre, la seconde le 18.
(Pour obtenir le détail de chaque émission, cliquer sur le lien inclus dans le lecteur encapsulé)


Nuit du 10 au 11 septembre :


00:00 - 00:35 : Entretien avec François Rivière
Par Philippe Garbit - Avec François Rivière - Réalisation Virginie Mourthé



00:35 - 01:30 : Le Nommé Jeudi - Épisode 1 : « Les Deux poètes de Saffron Park » et épisode 2 : «Le Secret de Gabriel Syme » (1ère diffusion : 05 et 06/09/1983)
De Gilbert Keith Chesterton - Adaptation Roger Pillaudin - Réalisation Claude-Roland Manuel


01:30 - 01:50 : Le livre de chevet - Ce qui cloche dans le monde, de Gilbert Keith Chesterton (1ère diffusion : 18/05/1966)
Par Jean-Vincent Bréchignac - Avec François Billetdoux - Réalisation Janine Antoine


01:50 - 02:50 : Le Nommé Jeudi - Épisode 3 : « Jeudi » et épisode 4 : « Le Repas épouvantable »  (1ère diffusion : 07 et 08/09/1983)
De Gilbert Keith Chesterton - Adaptation Roger Pillaudin - Réalisation Claude-Roland Manuel


02:50 - 03:10 : Entretien avec Luis Seabra
Par Philippe Garbit - Avec Luis Seabra - Réalisation Virginie Mourthé


03:10 - 03:40 : Nouvelles policières - Les trois instruments de la mort (1ère diffusion : 02/08/1985)
De Gilbert Keith Chesterton - Réalisation Jacques Béraud


03:40 - 05:10 : Une vie, une œuvre : Gilbert Keith Chesterton (1ère diffusion : 04/05/2003)
Par Francesca Isidori - Avec Alberto Manguel, Jean-Claude Biette, François Guérif, Robert Louit et Alexis Tadié - Réalisation Jean-Claude Loiseau


05:10 - 05:25 : Analyse spectrale de l'Occident - La civilisation gothique : Saint-François d'Assise, le jongleur de Dieu (1ère diffusion : 07/02/1959 sur France III Nationale)
De Gilbert Keith Chesterton - Avec Pierre Asso


05:25 - 05:55 ; Entretien avec Thierry Beauchamp
Par Philippe Garbit - Avec Thierry Beauchamp - Réalisation Virginie Mourthé


05:55 - 06:25 : Le Nommé Jeudi - Épisode 5 : « Conduite inexplicable du professeur de Worms » (1ère diffusion : 09/09/1983)
De Gilbert Keith Chesterton - Adaptation Roger Pillaudin - Réalisation Claude-Roland Manuel


06:25 - 06:30 : Entretien avec François Rivière
Par Philippe Garbit - Avec François Rivière - Réalisation Virginie Mourthé



Nuit du 17 au 18 septembre :


00:00 - 00:30 : Entretien avec Jean-François Merle
Par Philippe Garbit - Avec Jean-François Merle - Réalisation Virginie Mourthé


00:30 - 01:05 : Tribune des critiques : Le nommé Jeudi (1ère diffusion : 15/03/1967)
Par Pierre Barbier - Avec Luc Estang et Stanislas Fumet - Réalisation Pierre Barbier


01:05 - 02:00 : Le Nommé Jeudi - Épisode 6 : « L'Homme aux lunettes noires » et épisode 7 : « Le Duel » (1ère diffusion : 12 et 13/09/1983)
De Gilbert Keith Chesterton - Adaptation Roger Pillaudin - Réalisation Claude-Roland Manuel


02:00 - 03:05 : Anthologie étrangère - Chesterton (1ère diffusion : 30/05/1962 sur la Chaîne Nationale)
Par Stanislas Fumet - Réalisation Georges Gravier


03:05 - 03:35 : Heure de culture française - Les humoristes anglais, 7 : L'humour de Chesterton (1ère diffusion : 29/01/1969)
Par Solange Deras


03:35 - 04:00 : Entretien avec Wojciech Golonka
Par Philippe Garbit - Avec Wojciech Golonka - Réalisation Virginie Mourthé


04:00 - 05:00 : Le Nommé Jeudi - Épisode 8 : « La Terre en anarchie » et épisode 9 : « À la poursuite du Président » (1ère diffusion : 14 et 15/09/1983)
De Gilbert Keith Chesterton - Adaptation Roger Pillaudin - Réalisation Claude-Roland Manuel


05:00 - 05:50 : Répliques - L’éblouissant Chesterton (1ère diffusion : 08/05/2010)
Par Alain Finkielkraut - Avec Jacques Dewitte et Bruno Tellenne (Basile de Koch) - Réalisation Didier Lagarde


05:50 - 06:25 : Le Nommé Jeudi - Épisode 10 (et dernier) : « L'Accusateur » (1ère diffusion : 16/09/1983)
De Gilbert Keith Chesterton - Adaptation Roger Pillaudin - Réalisation Claude-Roland Manuel


06:25 - 06:29 : Entretien avec Jean-François Merle
Par Philippe Garbit - Avec Jean-François Merle - Réalisation Virginie Mourthé

jeudi 13 octobre 2016

Le quotidien s'avère énervant ?
On se calme, on respire, on se rassérène
(avant de tout foutre en l'air…)



Tu es dans une file d'attente, donc tu attends.

Quelques instants, qui deviennent des minutes, des minutes et des… des minutes ! (putain ! mais crénom ! ils vont un peu accélérer, oui ?)

À la Poste, par exemple, tu fais la queue pour venir récupérer un recommandé de ton bailleur qui te réclame du fric, et toi tu sais bien qu'il te faut foutrement choper le papelard pour pouvoir contester éventuellement l'injonction (tu n'en es pas sûr, tes assises ne sont pas si solides, cela relèvera peut-être de la Correctionnelle, va savoir) — en attendant, qu'est-ce qu'elle fout, elle, là devant, à marchander depuis un quart d'heure son forfait à 19,99 € de merde !?)

Tu touches le RSA, tu sais un peu voler dans les supermarchés, mais comme tu es alcoolique c'est pas si facile car les bouteilles sont particulièrement surveillées, fais gaffe à pas trop bomber la barboure.
Et tu fais la queue, encore une fois, encore les foies, encore un froid.

Et donc tu attends, tu pestes intérieurement car non seulement tu flippes des vigiles qui guettent mais en plus la caissière tente de fourguer aux clients qui te précèdent ces foutus bons de réduction — bien obligée par les consignes hiérarchiques et les caméras qui la surveillent elle-même.

Temps haletant…

Et merde ! tu t'es fait gauler, voilà que tu attends l'arrivée des flics dans le local des vigiles, après quoi il te faudra attendre encore dans une cage puante durant la garde à vue avant d'être déféré devant le procureur, et puis tu devras attendre encore et encore jusqu'au procès, et encore jusqu'à son issue — qui n'en sera certes pas une pour toi.

Mais au fond tu t'en fous.
Tu as le temps.
Tu ne perds rien pour attendre.




mardi 11 octobre 2016

vendredi 7 octobre 2016

Idées de trucs ou trucider ?



Les Écossais ne peuvent pas s’empêcher d’inventer des trucs.
Laissez-en un sur une île déserte dotée d’un unique palmier, et à la fin de la semaine, il aura construit un pédalo, utilisant jusqu’aux noix de coco évidées en guise d’hélice. Peut-être est-ce dû au fait que l’Écosse est un endroit qui donne tellement le cafard que le besoin d’améliorer son quotidien y est absolument impératif. Citez-moi une fichue invention en provenance des Caraïbes ! Alors que l’Écosse… Y’a qu’à demander. Et Ross* se faisait toujours un plaisir de répondre, en particulier si l’un de ses collègues ou une simple connaissance commettait la catastrophique erreur de montrer un quelconque dédain quant à l’influence de son pays sur le monde moderne.

« Pourquoi ne pas me joindre ce soir par téléphone ? dirait-il à l’infortuné offenseur. Inventé par Graham Bell d’Edimbourg. Il y a des chances pour que vous me trouviez occupé à regarder la télévision, inventée par John Logie Baird d’Helensbourg ; je vous dirais donc d’aller voir plus loin si j’y suis — sur un vélo inventé par Kirkpatrick Macmillan du Dumfriesshire. Vous avez des pneus gonflables en caoutchouc sur ce vélo ? Remerciez John Boyd Dunlop, de Dreghorn. Et vous roulerez sur une surface inventée par John ‘Tar’Macadam de la ville d’Ayr. Qu’y a-t-il ? Vous êtes tombé et vous vous êtes cassé la jambe ? Ne vous inquiétez pas, nous allons arranger ça… sous anesthésie générale, technique dont l’un des pionniers fut James Young Simpson, de Bathgate. Et ne vous souciez pas des infections, car les instruments seront nettoyés avec un antiseptique inventé par Joseph Lister, de Glasgow, et nous utiliserons des antibiotiques dérivés de la pénicilline, découverte par… ah, comment s’appelle-t-il, déjà ? »

Il pouvait citer en vrac les fours à micro-ondes, les timbres adhésifs, les brebis clonées, la virgule de fraction décimale, la bakélite, les ponts en fer, les logarithmes, la photographie couleur, l’insuline, la technique de prise d’empreintes digitales, le radar, l’échographie, la paraffine et les tuyaux d’évacuation des eaux — ces deux dernières inventions venant soutenir sa théorie d’une corrélation entre créativité et climat. Sur le plan des théories plus abstraites, il y avait la chimie colloïde, les sciences de la Terre, le mouvement brownien, les liens moléculaires, la thermodynamique et, récemment mises à l’honneur, les équations électromagnétiques de Clark Maxwell l’« hurluberlu ».

Tout ne justifiait pas qu’on la ramène, d’ailleurs. On ne pouvait pas imputer le phénomène MacDo à Adam Smith, mais ce dernier, en tant que père du capitalisme moderne, n’avait pas non plus un alibi en béton. Les Écossais pouvaient également être mis au banc des accusés pour l’invention malencontreuse de la Banque d’Angleterre, de la Marine américaine et des assurances automobiles.

Il y avait aussi le capitaine Patrick Ferguson. En 1776, il avait inventé un fusil que l’on pouvait charger au niveau de la culasse et non du canon, remplaçant avantageusement l’ancienne méthode, lente et malaisée, du refouloir qui limitait le soldat à trois coups par minute et nécessitait un tir debout. Le fusil du capitaine Ferguson doubla cette cadence de feu et rendit possibles moult postures de tir. Puis en 1809, le révérend Alexander Forsyth inventa la poudre explosive, qui rendit obsolète le fusil à silex et sa tendance à prendre l’humidité, au profit d’un chien fonctionnant par tous les temps.

Après quoi nous fûmes tous en mesure de nous entretuer beaucoup plus efficacement.

Ross avait toujours estimé qu’il y avait quelque chose de laid et de grossier dans les armes : dans leur conception, leur apparence et surtout leur but. C’étaient des machines destinées à faire pénétrer des projectiles dans de la chair vivante. Rien de plus. Et ce principe n’avait pas changé d’un pouce depuis l’invention du premier mousquet. La vélocité du projectile ne cessait d’augmenter, la précision du tir ne cessait de s’améliorer, la cadence de feu ne cessait de s’accélérer (Merci, monsieur Gatling. Bon boulot, monsieur Thompson !), mais chaque nouvelle arme n’était qu’un moyen plus sophistiqué d’exécuter cette même action laide et grossière : faire pénétrer des projectiles dans de la chair vivante. Multi-usages et tous azimuts ! Vous avez un problème ? Nous avons la solution ! Soldats, besoin d’abattre votre ennemi ? Faites pénétrer un projectile dans sa chair. Policiers, besoin de maîtriser un suspect ? Idem. Toi là-bas, le gosse du ghetto, t’es paumé ? Tu sais plus où t’en es ? Tu veux venger un affront et retrouver ta place parmi les tiens ? Devine quoi ! Mais oui, ça y est, on commence à piger…

Bang bang bang bang bang bang bang.

Putain.
C’est tellement facile. Tellement débile. Tellement indélébile.

Les armes ont mis le meurtre à portée de mains, à une distance confortable, et le rendent mortellement simple.
Pour tuer quelqu’un à mains nues, ou avec un instrument contondant, même avec un couteau, il faut vraiment le vouloir, parce qu’il va falloir lutter pour y arriver. Avec une arme à feu, l’effort et l’action équivalent à actionner un interrupteur. Pas besoin de le vouloir vraiment, ni vraiment longtemps. Il suffit de le vouloir un instant et c’est fait — et c’est définitif.

Christopher Brookmyre, Faites vos jeux ! (All Fun and Games until Somebody loses an Eye, 2005), traduit de l'anglais (Écosse) par Emmanuelle Hardy-Seguin, Éditions de l'Aube, 2007, rééd. coll. « l'Aube poche », 2008, pp. 334-337

* [NDGWFW] : Ce personnage s’appelle Ross Fleming, d’où un peu plus loin le semblant d’oubli à propos du patronyme de l’inventeur de la pénicilline (comme le souligne en note la traductrice p. 335).

Oh, juste un mot à propos du titre de ce roman et de sa traduction.
Il s'agit d'une référence à la phrase qui donnait à Rome le coup d'envoi des jeux du cirque, lors des combats de gladiateurs : tous les coups étaient permis, sauf l'énucléation de l'adversaire.
L'auteur ne manquera pas d'y faire référence — tant les circonstances qu'il a ourdies s'y prêteront — dans un roman ultérieur, A Snowball in Hell (qui, incidemment, remet en scène l'un des personnages secondaires de celui-ci, Marius Roth)…

Un regard mortel





C'est Le Journal de Jane qui m'a appris cette saloperie : Jacques Noël est mort dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre.
Et merde !
L'un des plus petits libraires du monde, mais assurément l'un des plus grands.

J'avais connu Un Regard Moderne dès sa création, en 1991, quand Jean-Pierre Faur avait in extremis sauvé la mise à Jacques (dont le bail des Yeux fertiles n'avait pas été renouvelé pour cause de spéculation immobilière) en lui proposant ce local rue Gît-le-cœur.
À l'époque, on pouvait circuler aisément dans la partie librairie et il n'y avait aucun livre dans l'espace d'exposition…
La dernière fois que j'y suis passé, c'est à peine si Jacques lui-même pouvait pénétrer dans sa caverne d'Ali-Baba : il était en train de tarifer des ouvrages sur le seuil.

J'avais dix-sept ans quand je suis entré pour la première fois aux Yeux fertiles, rue Danton, voici plus de trente ans, et c'est comme si je n'en étais jamais ressorti, tant cette crème d'homme m'a si judicieusement ouvert les yeux sur quantité de génies dont j'ignorais tout jusqu'alors.

Aujourd'hui, ce sont plusieurs générations qui perdent un guide, un maître discret, disons même : un père (sans jeu de mots, merci). Qui malgré le passage des générations a toujours su conserver un regard moderne sur le monde et ses représentations.



On peut lire quelques hommages ici, et .
Et ici, un entretien de 1996 avec Art Spiegelman et Charles Burns que Xavier Guilbert a fort bien traduit en commentaire.

On lira surtout le parfait témoignage de Chéri-Bibi ici.

Salut, l'artiste !

jeudi 6 octobre 2016

Il y a quelque chose de pourri…



Une récente rediffusion, dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre, de l'adaptation radiophonique par Claude Mourthé de La tragédie de Hamlet, diffusée sur les ondes voici plus d'un demi-siècle, le 27 avril 1961 :

mardi 4 octobre 2016

Une vraie valeur



Interview de M. Jaekel « Jack Grahame », marchand d’armes, par Jay Fisher, reporter de la télé, sur la propriété Grahame appelée « Les chênes »

Q : D’après vous, monsieur Grahame, quelle est l’éthique des armes ?

R : L’éthique des armes ? Quelle expression étrange. Je dirais… Je dirais que l’éthique d’une arme est celle de son utilisateur, pas vous ?

Q : Les armes elles-mêmes ne représentent donc aucune valeur morale ? Cela dépend de leur utilisation.

R : Les armes… Vous savez, de toute évidence, les armes sont la pierre angulaire de notre civilisation. J’ai entendu affirmer que ce sont les automobiles, et j’ai même entendu déclarer que c’était votre média, la télévision, mais en réalité, ce sont les armes.

Q : Vraiment ?

R : L’arme, c’est le pouvoir. C’est évident. C’est la matière première du pouvoir, et le pouvoir est en dernier recours la seule influence civilisatrice du monde. C’est le pistolet qui a permis à la civilisation de s’imposer dans l’ouest des Etats-Unis, par exemple. L’arme est l’outil principal pour contrôler une foule, ce qui revient à dire, pour édifier une société. Les armes déterminent les revendications territoriales, c’est-à-dire les frontières internationales. Ce sont les armes qui ont établi que vous et moi parlons anglais aujourd’hui plutôt que français, espagnol ou portugais. Elles ont tout simplement établi que nous sommes là, et pas les Indiens.

Q : Les Indiens sont toujours là, pourtant, non ?

R : Parqués dans des réserves sous la surveillance d’hommes armés. S’il n’y avait pas d’armes à feu, les hommes ne seraient pas capables de bâtir des villes parce que toutes les briques seraient volées dès la première nuit. S’il n’y avait pas d’armes à feu, les propriétés comme celle-ci seraient envahies par des foules dépenaillées. Et plus la population échappe à tout contrôle, plus les armes à feu deviennent la seule chose qui détermine lesquels d’entre nous vivent telle sorte de vie ou telle autre.

Q : Vous attribuez aux armes à feu le genre de pouvoir que la plupart des gens accordent à l’argent.

R : Sans les armes à feu, la plupart des gens ne garderaient pas leur argent. Pas longtemps. Et avec les armes, il est possible d’avoir de l’argent, des femmes ou ce que l’on peut désirer dans la vie.

Q : Excusez-moi, monsieur Grahame, mais vos paroles pourraient être mal interprétées. Je sais que vous ne voulez pas dire que vous approuvez le vol à main armée, le viol ou…

R : Pourquoi pas ? Je peux difficilement encourager la restricion des armes. Une fois acceptée l’idée que notre société possède une vraie valeur, que cela valait la peine de bâtir notre civilisation, et que cela continue de valoir le coup de la préserver, on doit passer à l’étape suivante, accepter que l’outil qui a permis de la bâtir représente aussi une vraie valeur et, pour utiliser un terme éthique, est bénéfique. Cet outill, ce sont les armes à feu, et aucune de leur utilisation ne pourrait être considérée comme néfaste. Bon, si un imbécile prend un pistolet et braque une banque, j’exprime mon désaccord, mais uniquement contre sa stratégie, pas contre le choix des moyens matériels. Sa stratégie le mettra directement en opposition avec une force supérieure en hommes équipés de davantage d’armes ; ce qui veut dire qu’il sera arrêté et peut-être abattu. L’arme à feu est le pouvoir, c’est exact, l’outil principal de la civilisation humaine, c’est vrai ; mais comme pour tout outil ou toute forme de pouvoir, son utilisateur doit s’en servir avec intelligence.

Q : Alors, dans ce cas, que devrait-il faire plutôt que de braquer une banque ? Il veut de l’argent, il veut une vie meilleure, et ce que vous lui conseillez c’est de sortir s’acheter une arme. Que devrait-il en faire ?

R : Il devrait commencer par apprendre les sciences militaires, ce qui correspond, après tout, à la science de l’utilisation des armes. Et l’une des premières leçons des sciences militaires est : ne vous attaquez jamais à une force supérieure.

Q : Sauf dans une guérilla.

R : Frapper et fuir, exactement. Plutôt que de braquer des banques, notre imbécile, s’il s’agit d’un solitaire déterminé, serait bien plus avisé d’agresser des citoyens égarés dans des allées sombres. Vous avez remarqué combien de nos compatriotes qui habitent dans de grandes villes en arrivent indépendamment à cette même conclusion : les braquages de banque sont en baisse, les agressions en hausse.

Q : Et vous n’êtes pas contre les agressions.

R : Certainement pas, à moins que ce soit moi qu’on agresse. Mais si j’avais un besoin pressant d’argent, si j’avais une arme et pas vous, je vous agresserais certainement.

Q : Hé là. Bon, par conséquent j’ai de la chance que vos affaires marchent bien ?

R : Oui, absolument.

Q : Oui. Bon… Euh.

R : Évidemment, il y a d’autres solutions pour notre hypothétique imbécile. S’il peut trouver un nombre suffisant d’individus qui partagent ses vues selon lesquelles il devrait devenir riche et puissant, si eux sont armés, il peut organiser une révolution, renverser le gouvernement des Etats-Unis et s’autoproclamer dictateur. À plus petite échelle, il peut toujours faire ce qu’un grand nombre d’Américains faisaient, partir avec son arme en Amérique du Sud, y renverser un gouvernement et, soit devenir dictateur, soit placer une figure locale en première ligne.

Q : Euh… Tout cela est fort peu probable.

R : Oui, bien sûr. Mais possible. Et il y a toujours les façons plus directes d’obtenir au moyen des armes pouvoir, argent, influence et la belle vie. On peut devenir tueur pour la mafia, gagner la Médaille d’honneur militaire, être tireur d’élite dans un cirque, garde du corps présidentiel… en vérité, la liste est assez longue.

Q : Et vous n’êtes contre aucune de ces activités ?

R : Certainement pas. Ces gens emploient le matériel que je vends.

Q : Pas même tueur pour la mafia ?

R : Pourquoi lui et pas un autre ? Le but d’une arme à feu, de toutes les armes à feu, est de projeter à très haute vélocité une pièce de métal dans un corps humain de telle sorte que ses fonctions s’arrêtent. Le tueur de la mafia fait de son arme l’usage précis que le fabricant a imaginé.

Q : D’ordinaire, les fabricants de munitions n’invoquent-ils pas plutôt l’autodéfense ?

R : Et à juste titre. Tout coup de feu équivaut à de l’autodéfense. La préservation de soi nécessite de rester vivant et de se battre pour atteindre ses objectifs. Personne n’a jamais tiré sur quelqu’un d’autre dans un but différent.

Q : Vous voulez dire que, si un tueur de la mafia frappe à ma porte et m’abat quand je lui ouvre, c’est de l’autodéfense ? Même si je ne suis pas armé, s’il ne m’a jamais vu de sa vie et si son unique motivation est l’argent ?

R : Vous venez de répondre à votre propre question. L’argent. Ce que les armes à feu sont à la civilisation, l’argent l’est à l’individu. Il me semble que, sur ce sujet, la plupart des penseurs ont inversé les fonctions en disant que les armes protègent les individus et que l’argent est le carburant de notre société, alors que les armes permettent à la société d’aller de l’avant en restant vigoureuse et que l’argent fournit aux individus ce dont ils ont besoin pour subvenir à leurs besoins personnels. Si quelqu’un vous abat pour de l’argent, qu’il ait prévu de le trouver dans les poches d’un de vos ennemis ou dans les vôtres, son besoin d’argent est une simple et évidente représentation de l’autodéfense en action.

[…]
Q : Euh. Oui, euh… Il y a… il y a quelques minutes, vous avez dit que les armes étaient fabriquées pour tirer sur des humains. Mais qu’en est-il des chasseurs ?

R : Je pense que le terme utilisé en psychologie est « sublimation ». Le désir de tuer des gens est très fort chez ces personnes, et ils se défoulent un peu d’une façon plus ou moins tolérée par les conventions sociales. Il a été avancé, dans la littérature, que l’homme est virtuellement le seul animal qui tue ses congénères. Les fourmis aussi, si je me souviens bien. Mais personne ne semble avoir remarqué que l’homme est intéressé exclusivement par le fait de tuer ceux de son espèce. Il tuera d’autres animaux pour se nourrir ou pour soulager ses névroses, mais dans toute l’histoire de l’humanité, la plus grande partie du temps, de l’énergie, et des ressources de notre espèce ont été consacrées à nous entre-tuer. On apprend d’ailleurs tout cela à nos enfants à l’école et nous appelons cela l’Histoire.

Donald Westlake, J’ai déjà donné (I gave at the office, 1971), Rivages/Thriller, 2016, pp. 124-129, passim. Trad. Nicolas et Pierre Bondil.