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samedi 22 décembre 2012

L'âne pour avoir du son

Quelques années avant Pincemi et Pincemoi, il y eut les Poissons solubles, qui rassemblait trois rescapés des Free Martin : toujours des textes de Guetch et des compositions d'Henri, mais avec encore Sandrine au chant, avant qu'elle ne se consacre entièrement au cinéma.
Ce trio malicieux a produit entre autres deux équivalents-cassettes d'albums complets, toujours selon une logique sérielle : Les sept péchés capitaux, puis Les dix Commandements, qui racontait les amours tumultueuses de Mo et d'Éloha.
C'est de ce dernier album que j'extrais ce morceau-ci, L'âne pour avoir du son — une version chantée du huitième Commandement, « Tu ne mentiras point » —, en raison de ses enjambements [banlaires] réjouissants.

Comme d'habitude avec Guetch, c'est archi-salace, mais le son est ici tellement pourri qu'il m'a semblé nécessaire de livrer le texte (même si je ne suis pas certain de la retranscription).



Éloha, fière fille d’Abidjan,
A dérobé les habits d’Jean,
Les a cachés sous le divan
Et s’est couchée auprès d’Ivan.
Elle lui demanda : « De Prague êtes-
-vous ? » en lorgnant sur sa braguette.
Ivan dit : « J’suis d’Sarajevo »,
Elle répondit : « Ça rayait vos
lunett’s, pour nettoyer vos verres,
— Comme pour laver vos pull-over —,
Ivan, d'user de Mir-vaisselle ? »
— Et lui lorgnait sur ses aisselles,
Que Mo dit velues horriblement…

[Refrain :]
Maudit soit-il ! Toujours Mo ment,
À toute heure et à tout moment,
À son Popa et sa Moman…
« C’est-y du lard-lard, ou du cochon-chon ? »
Fait-il l’âne pour pour pour avoir du son-son.
« C’est-y du lard, ou du cochon-chon ? »
Fait-il l’âne pour pour pour avoir du son-son.

Éloha, fille de Tahiti,
Au cinéma quitta E. T.
Ou un aut’ film d’cet acabit,
En plein milieu va aux cabi-
nets toucher — aussi fort velue —
Sa chatte et ses seins mamelus.
Elle en peut plus : vite, elle veut Luc,
Qu’il la monte comme un Mameluk !
Survient Ivan d’Sarajevo,
Qui lui dit : « Sarah y est vo-
lontiers venue s’toucher aussi,
Dans ces vécés. Elle a grossi,
À c’que Mo dit horriblement. »

[Au refrain]

Cett’ Sarah, d’après Mo, Yannick
Tous les sam’dis matins s’la nique.
Depuis qu’elle est dev’nue obèse,
Faut une poulie quand il la baise
Pour maintenir en l’air les cuisses
— Ce qui prouv’ qu’il a un Q.I., ce
Yannick, au-d’ssus de la moyenne !
Et il lui crierait : « Mords-moi, hyène,
Le nœud ! » — Luigi, de Napoli,
Vient jouer au Monopoly
Les après-midi et l’dimanche
Et pas un instant y démanche.

Sarah glapit horriblement,
À c’que Mo dit — qui toujours ment,
À toute heure et à tout moment,
À son Popa et sa Moman…
« C’est-y du lard-lard-lard, ou du cochon-chon ? »
Fait-il l’âne pour pour pour avoir du son-son.
« C’est-y du lard-lard-lard, ou du cochon-chon ? »
Fait-il l’âne pour pour pour avoir du son.

jeudi 13 décembre 2012

— Quoi de neuf ?
— Tout est permis !



En d'autres temps, elles sont scrupuleuses à ramener tout de suite leur jupe sur ce qu'elle laisse voir de pas permis, avec une ligne bien nette entre le permis et le pas permis : à présent, plus rien n'est permis, alors c'est comme si tout était permis.

C.-F. Ramuz, L'amour de la fille et du garçon




Merci à Hubert Beaubois d'avoir numérisé et mis en ligne la totalité des couvertures de Hara-Kiri (entre autres) !


lundi 10 décembre 2012

À (ne pas) mettre entre toutes les oreilles…


ENFIN !!!

Réclamé à cor et à cri depuis des lustres par les plus mélomanes de nos fidèles auditeurs, voici enfin dans sa totalité l'album de Pincemi et Pincemoi, Les quatre saisons, grâce aux bons soins de l'ami Henri — qui a fini par se dépêtrer de son hibernation décennale pour nous transmettre la numérisation de l'intégralité des morceaux, presque vingt ans après les avoir composés…

Avec entre autres un détournement particulièrement salé du tube des Stranglers, Midnight Summer Dream, et au hasard Florent Pagny, par exemple…

Mais bon, moi c'que j'veux dire…
Z'avez vu l'heure ?








vendredi 7 décembre 2012

Où — trash — j'errais bêlent lions…



Film conçu en 2006 à partir d'un texte de loi et de cassettes VHS.
Remerciements à Léon de Mattis, entre autres.

lundi 26 novembre 2012

De la barricade considérée comme un des beaux-arts


Le spectacle valait le coup samedi 24 novembre en forêt de Rohanne, où la résistance collective a atteint des sommets d’intensité, de détermination, de cohérence. Bouteilles, cailloux, terre, fusées, feux d’artifices, cocktails Molotov, morceaux de bois et billes d’acier… les flics, c’est comme les cochons : ça mange de tout. Tant mieux : deux jours durant les opposants répartis sur la ZAD leur ont offert un menu varié et copieux, le « spécial Notre-Dame-des-Landes ». Certes, les bleus ne sont pas exempts de cette générosité qui leur est si particulière : ils distribuent dans des proportions effarantes gaz lacrymogènes, grenades assourdissantes et balles en caoutchouc, ce qui peut finir par devenir gênant ; lors d’une de ces séquences de guérilla bocagère de légende où cela pète dans tous les sens, je me suis fait allumer au flashball, sans conséquence.
Ah ! il fallait voir le peuple des prés défendant par sa présence aux abords des bois les combattants cagoulés contraints d’en sortir pour se replier, avides d’air pur, d’anonymat, de convivialité. Comme il fallait être avec cette foule de gens aux visages découverts dansant au plus près des lignes, au point d’en bousculer les flics, et applaudir les Irréguliers les protégeant à leur tour à coups de pierres et de branches contre la flicaille en panique (rendez-vous compte : un cercle de braves chantant bras dessus et bras dessous une ridée), après qu’elle les eut gazés.
À un moment un commando de condés suréquipés a essayé de contourner l’énorme souche renversée formant un monticule d’humus derrière laquelle s’étaient retranchés nombre de camarades, afin de les déloger de ce bastion imprenable d’où partaient d'incessantes attaques. Dans ces bosquets denses et humides, le mouvement des poulets était rendu d’autant plus difficile que derrière chaque arbre, tapis aux abords du fossé tous les copains se sont figés, projectiles à la main prêts à tirer. Sur nos arrières vinrent les pétroleuses, avec des sacs de pierres à distribuer : soudain des dizaines d’âmes vaillantes étaient équipées d’un moyen de défense, et toutes étaient tendues vers un seul objectif : empêcher les cognes de progresser. Le temps s’est suspendu… Personne n’en menait large, mais que nous avions du courage ! Et que nous étions beaux, tous ensemble à les mettre au défi de passer ! Ainsi, en butte au harcèlement des premières lignes de tireurs, couvertes par la seconde et la troisième de caillasseurs, morbleu ! ils n’y sont pas arrivés.
Il leur aura fallu douze heures pour déloger les opposants installés dans la canopée, abattre dix arbres et détruire une cabane. Mes amis, en vérité je vous le dis : nous sommes légion, quoi qu’ils saccagent, on le reconstruira. Quant aux arbres, il en reste des milliers.
Deux jours auparavant, j’étais en compagnie d’un ami accordéoniste avec qui, perché sur une barricade du chemin de Suez, je dégustais un verre de muscadet, non loin du Rosier. Nous devisions sur l’art, sur l’improvisation, sur la beauté, et il nous est apparu que, quel que soit notre rôle dans la vie, il est vital de cultiver sa singularité. Dès lors, lutter à Notre-Dame-des-Landes c’est offrir à tous l'espoir, la force, le courage de vivre un rêve.
Car c'est d'un rêve qu'il s'agit, et il ne cesse de s’épanouir.

Stéphane Cattaneo

Bonne fièvre


Quand la fièvre monte, l'évidence s'impose : il faut mettre
un terme aux maîtres !

jeudi 22 novembre 2012

La proie facile


Lors d'une récente visite, le Tenancier du blogue Feuilles d'automne me demandait si par hasard je n'aurais pas des traductions françaises de romans de Val Lewton, le génial producteur de la RKO qui a notamment permis aux chefs d'œuvre de Jacques Tourneur de voir le jour.

J'ignorais complètement que Val Lewton avait aussi fait œuvre de romancier, mais en même temps ce nom m'évoqua aussitôt autre chose : il me semblait l'avoir vu voici peu sur la couverture d'un livre ou au dos d'un volume, sans que j'eusse alors fait le rapprochement avec ledit producteur.
Je farfouille un peu dans le rayonnage des polars anciens, les Ditis, les "Un mystère", tout ça… en vain ; finalement, un peu confus, je dis au Tenancier que j'ai probablement confondu avec un autre nom d'auteur…

Avant-hier, mon regard s'arrête sur le dos d'une reliure fatiguée qui déparaît au milieu d'une étagère de volume brochés, dans un coin sombre. J'extirpe l'ouvrage (réitérant sans doute un geste effectué quelques semaines auparavant) : Val Lewton, La proie facile.
J'envoie aussitôt un message au Tenancier :
« Ah tout de même, je n'ai pas complètement la cervelle en sauce blanche !
J'ai retrouvé le bouquin de Val Lewton qu'il me semblait avoir aperçu […] voici quelques semaines : c'est La proie facile, éd. Parima, 1933, coll. "Passions". »
*****

Hier, je décide de renouer avec une série de billets délaissée depuis longtemps — les incipit des romans de Manchette — en publiant le début de Ô dingos, ô châteaux !

Et aujourd'hui, en parcourant l'édition "Quarto" des Romans noirs de Manchette (Gallimard, 2005), je tombe sur ce passage dans la section Vie et œuvre, rédigée par Mélissa Manchette et Doug Headline, p. 1297 :
« Mars [1969]. Il écrit un premier synopsis de Safari [pour un enfant], rebaptisé La Proie facile, qui est le brouillon de Ô dingos, ô châteaux ! Il en écrira une autre version en juin. »

mercredi 21 novembre 2012

Les débuts de Manchette (2)



L'homme que Thompson devait tuer, un pédéraste coupable d'avoir séduit le fils d'un industriel, entra dans sa chambre. Refermant sa porte* derrière lui, il eut le temps de sursauter à la vue de Thompson debout contre le mur à côté des gonds. Puis Thompson lui plongea dans le cœur une lame de scie rigide montée sur une grosse poignée cylindrique et pourvue d'une garde circulaire en tôle. Tandis que la garde empêchait les jets de sang, Thompson agita vigoureusement la poignée cylindrique et le cœur de l'homosexuel se trouva coupé en deux ou plusieurs morceaux. La victime ouvrit la bouche et eut un seul spasme. Sa croupe heurta le battant et elle tomba morte en avant. Thompson fit un pas de côté. Le cadavre lui laissa sur la main une trace de rouge à lèvres. Thompson s'essuya avec dégoût. Depuis une demi-heure, ses crampes d'estomac étaient devenues presque intolérables. Il quitta la chambre. Personne ne l'avait vu entrer, personne ne le vit sortir. Il était 2 heures du matin. Thompson avait un rendez-vous à Paris à 11 heures. Il se dirigea à pied vers la gare de Perrache. Les crampes le pliaient en deux. Le tueur décida de lâcher le métier. Bientôt. C'était chaque fois pire. Il n'avait rien pu absorber depuis une dizaine d'heures. A présent qu'il avait tué, la faim le tenaillait d'une manière dégoûtante. Il pénétra enfin dans le buffet de la gare. Il commanda une choucroute et la dévora. Il se sentit mieux. Il commanda une deuxième choucroute et la dégusta. Son ventre était apaisé. Son esprit également : Thompson venait de gagner une aimable somme d'argent. Il était 3 heures. Le tueur paya, rejoignit sa Rover grise devant un parcmètre, prit la direction de l'autoroute A6.
Plus tard, il s'arrêta dans un parking entre Lyon et Paris et fit un somme jusqu'à l'aube.
À 11 heures du matin, il fut exact à son rendez-vous. Le nouveau client avait mis des lunettes noires et Thompson sourit de cette puérilité. Assis dans un box, les deux hommes burent de la bière écossaise. Le nouveau client posa une photo retournée sur la table.
— Ce sera un peu compliqué, dit-il. Il faudrait que ça ait l'air… Je vous expliquerai. Qu'est-ce qui vous arrive ? Ça ne va pas ?
Thompson se massa l'estomac.
— Ça va, ça va, affirma-t-il.
Il retourna la photo. Elle était en couleurs. Elle représentait en buste un enfant roux à la mine maussade.
— Est-ce que ça vous ennuie ?
— Pas du tout, dit Thompson.
C'était son estomac qui l'ennuyait. C'était reparti. Il recommençait à souffrir.

* Bizarre, cet adjectif possessif — qui de surcroît redouble le précédent ! « Refermant la porte… » me semblerait mieux venu. Coquille ayant échappé à la vigilance de l'auteur lors des corrections ? Faudrait vérifier sur le manuscrit…

lundi 12 novembre 2012

Manchette m'enchante


Samedi 10 novembre, l'émission Une vie, une œuvre était consacrée à Jean-Patrick Manchette.
On regrette seulement que n'aient pas été conviés au micro Thierrry Marignac, furieux contempteur de l'écrivain, ni surtout Jean-Pierre Bastid, qui fut son premier compagnon d'écriture et à qui Manchette subtilisa sans vergogne le thème de L'affaire N'Gustro pendant que Bastid tournait en Provence l'adaptation du scénario qui deviendra plus tard l'opéra-rock Cache ta joie ! : Grandeur et décomposition de la compagnie de la Danse de Mort (film particulièrement foutraque mais qui fut tout de même mené à terme, quoi que certains disent)…

vendredi 9 novembre 2012

L'énorme morne norme


Naître.

Être éduqué, éradiqué.

— « Qu'est-ce que tu vas vas faire ? », te demandent-ils tous, tôt.
T'aurais voulu prendre ton temps, rêver tout ton saoul, mais voilà que la réalité rugueuse t'a rattrapré.
Après, plus le temps de penser, faut bosser vaille que faille…
Aïe, même plus possible d'imaginer une révolution sociale !
Ah là là…

À la maison tout va de mal en pis.
Pis t'as même plus de maison, ni plus rien d'ailleurs, point-barre.

Arrête ton char :
Charrie, varie !

Beau comme un car de police en feu




Vous pourrez réfléchir longtemps sur le rôle de l’art dans la société, gloser indéfiniment sur l’engagement des artistes dans le champ de la critique sociale, vous interroger sur les moyens à leur disposition pour faire basculer une lutte radicale et violente du côté sensible, émouvant et drôle de la vie. Vraiment je crois que c’est intéressant de le faire. Utile aussi, surtout quand vous vous retrouverez en pleine nuit à garder la barricade est de Notre-Dame-des-Landes par exemple, tandis que les compagnons sur le confort desquels vous veillerez en alimentant le feu qui les empêche de mourir de froid seront endormis : il faut bien passer le temps. Je ne sais pas si ça vous est déjà arrivé, moi oui.
Cependant, quand à 8 heures du matin les flics attaqueront, puis reculeront, puis chargeront à nouveau, que les grenades de toutes natures pleuvront, que l’air deviendra opaque, suffoquant, que les frondes, pierres et cocktails Molotov des copains entreront en action, que devant la disproportion des forces qui vous feront face vous serez contraints d’abandonner votre position en mettant le feu à la barricade, ce qui vous laissera le temps de rejoindre les camarades qui en érigent une nouvelle un peu plus loin, que vous effectuerez diverses opérations de harcèlement des bleus afin de retarder leur progression, que vous aurez combattu au Sabot, à l’est au centre, dans les champs, les routes, la forêt, et que vous vous retrouverez sur la barricade nord, la plus belle, la plus héroïque, à voir des copains blessés qui tomberont, atteints dans les jambes ou le bas-ventre par des tirs tendus de capsules de gaz lacrymogène, votre cœur s’emplira de rage et vos mains de pierres ; à ce moment l’aspect esthétique de la réalité sera passé au second plan : vous vous rendrez compte que vous avez choisi de faire la guerre.
Et ça vous rendra tristes. Comme moi.
Quand, abattus, épuisés, vous vous éloignerez de la zone d’affrontements pour vous rendre à la Vache Rit souffler un peu, avaler une boisson chaude, partager en trois phrases votre expérience avec une camarade qui vous demande si ça va, vous serez à deux doigts de pleurer. Comme moi.
Et puis quand vous remonterez au front et sentirez que vous n’êtes plus en capacité de faire quoi que ce soit d’utile, alors vous rentrerez chez vous prendre un bain moussant de chez Crabtree & Evelyn, dormir aussi, et vous enivrer avec des copains, plus tard, en mangeant des gambas et du pâté, le cul au chaud devant un match de foot à la télé ; à la suite de quoi vous oublierez l’existence l’espace d’une nuit, avant de vous réveiller fourbus, hagards mais contents d’être en vie, vous interrogeant au moment du café sur votre rôle dans l’avenir de la société pour vous qui êtes artiste, étudiant, paysan, chômeur, commerçant, salarié…
Vous vous rendrez compte alors, en ramassant les miettes de votre petit-déjeuner qu'un élément de réponse se trouve peut-être à Notre-Dame-des-Landes, sur la ZAD, la Zone A Défendre ; rien d’autre à faire finalement que vous y diriger une fois encore, quand vos forces seront recouvrées, car à quoi pourrait bien ressembler un car de flics incendié au milieu du bocage ? C’est cette question, fondamentale, d’ordre éminemment esthétique qui vous taraudera : on ne sait jamais, ça fait peut-être joli dans le paysage ? Rien que pour le savoir, vous y retournerez.
Comme moi.

Stéphane Cattaneo

Allez donc lire les lumineuses explications de Jean-Pierre Martin

dimanche 4 novembre 2012

Entropie, déliquescence, ou bien déréliction morose ?


Au fil de ses dérives adolesceuses, atrabilaires, révoltées, ludiques, amoureuses ou logiques, le soi-disant George Wilhelm Ferdydurke Weaver a successivement habité un appartement de 200mà Paris, puis une chambre de bonne dans la même ville, avant que de partir dans les Pyrénées-Orientales retaper une grande bâtisse perdue louée à un prix misérable (l'équivalent de 70 € mensuels) aux HLM du coin (grosse magouille politicarde à l'appui, mais ça je ne l'ai su que bien après…), puis retour miraculeux à Paris grâce à l'opportunité d'habiter durant deux ans un pavillon de deux étages avec jardin près du parc Georges Brassens (150 € par mois, et sans cesse des fêtes énormissantes et devenues de plus en plus impossibles de nos jours…), et ensuite un trois-pièces dégotté fissa en un coup de fil, en un seul jour, vers le métro Stalingrad (chouettement partagé avec l'ami Pincemi, qui commençait alors à composer son œuvre, tout en concoctant parfois des poulets aux cacahuètes, par exemple…)
Après quoi, il a aménagé durant six mois le garage à chevaux d'une ancienne usine de malles de poste à Malakoff, en bénéficiant de la jouissance de ses 600 m2 de terrain (mais quand même : maçonnerie, menuiserie, plomberie, isolation, électricité, tout le bastringue…) et y a demeuré une douzaine d'années à l'œil, pour atterrir ensuite dans un deux-pièces enchanteur à Belleville, et puis zut ! une colocation pourrie dans un pavillon glacial du Haut-Montreuil, toutes affaires cessées — et voici qu'il réside désormais nonchalamment dans une modeste caravane : retour à une case-départ qui n'a jamais démarré.

Quand on a tout perdu, ne nous reste plus que la puissante jouissance du présent, immédiate — et donc éternelle.

jeudi 1 novembre 2012

Les quatre saisons (version courte)


En attendant la totalité de l'album initial (qui comporte le double de titres), voici la version courte des Quatre saisons, fruit du labeur des compères Pincemi et Pincemoi, écrit et composé au milieu des années quatre-vingt-dix.
On y croise pêle-mêle Gombrowicz, Huysmans, Nietszche, Enid Blyton, le Facteur Cheval, Jean Ferrat, un pape, un naimedropinnegue en —ski — ainsi que dans la version longue Nerval, les Beatles et les Stranglers, entre autres…



(Cliquer puis zoomer sur les images ci-dessous pour lire les paroles)

lundi 29 octobre 2012

Porc et porche


Photo : Stéphane Cattaneo

samedi 27 octobre 2012

14 : et de quinze !


Contrairement à l'objectif initial de l'émission Hors-Champs (« hors-champs, c'est-à-dire hors promotion culturelle… »), l'ex-fossoyeuse de France Culture, Laure Adler, recevait voici quelques semaines Jean Echenoz à l'occasion de la publication de son quinzième récit, laconiquement intitulé 14, le temps de cinq émissions.
Réjouissons-nous, cependant : à l'instar de Gracq, Echenoz est fort discret et répugne aux déballages médiatiques. On saute donc sur l'occasion de pouvoir s'imprégner à loisir de ses propos et de son ton feutré :



Et on en profitera pour relire l'incroyable premier chapitre de son premier roman, Le Méridien de Greenwich, paru en 1979 :

vendredi 26 octobre 2012

Prière d'insérer (11)

C'est comme dans la vie : la géopolitique est l'affaire d'un tueur boulimique, les états d'âme sont réservés à l'ex-super-gendarme qui joue aux Indiens, le conseiller présidentiel a des mœurs, le flic travaille pour un député, le banquier est parti avec l'argent, on ne quitte une drogue que pour une autre pire encore, celle qu'on aime joue un double jeu, mais lequel ? Il y a plusieurs mafias et des terroristes moyennement orientaux, des peepshows et des chansons d'amour idiotes, la pinède est en flammes et la lettre volée.
Comme dans la vie ça finira mal.
Mais c'est quand, la vie ?


[Exceptionnellement, ce n'est pas une "Série Noire", et en plus — grmmbll ! — je n'ai pas le livre sous la main pour vérifier l'exactitude de cette retranscription chopée sur la Toile]

Prière d'insérer (10)

Un 29 Juillet, vous êtes dans une Bentley conduite par une dame dont le mari mécontent est assis derrière vous ; un camion vous rentre dedans et vous vous retrouvez à l'hôpital.
Vous vous réveillez et on vous annonce que vous avez été admis le 6 septembre et non le 29 juillet. On vous annonce que vous étiez accompagné d'une femme seule et non d'un ménage ; on vous annonce que la voiture dont vous avez défoncé le pare-brise d'un coup de tête était une Buick et non pas une Bentley. C'est agaçant.

mercredi 24 octobre 2012

« De deux choses l'une :
ne pas parler, ne pas se taire »


On pouvait entendre sur France Culture samedi 6 octobre, dans le cadre de l'émission Drôles de drames, un "documentaire en public" consacré à Jacques Rigaut : Portrait au revolver :


Cette interprétation en direct avait été précédée d'une version studio, diffusée sur cette même chaîne dans l'Atelier de la création du mardi 24 avril dernier :


Concernant Jacques Rigaut, on n'oubliera pas de visiter en tous sens le blogue de son biographe, Jean-Luc Bitton (non, ce n'est pas une contrepéterie), qui intervient d'ailleurs largement dans l'émission.
Ainsi que cette page, par exemple.

Mais le mieux est de se précipiter fissa sur les Écrits du dandy dada.

vendredi 12 octobre 2012

Jazz sur toile


L'ami Stéphane Cattaneo expose actuellement sous le titre Love Supreme une partie de ses œuvres à Paris, à la galerie Dufay-Bonnet (63 rue Daguerre - 75014), et ce jusqu'au 23 octobre.
On peut également avoir un aperçu de sa foisonnante production ici.

Attention : l'exposition est exceptionnellement prolongée jusqu'au 10 novembre 2012 !

L'artiste s'est fendu d'un texte introductif qu'il me semble judicieux de reproduire ici-même.


Art, amour, anarchie… comment enchanter le monde (sans trop me fatiguer)


Il m’a longtemps paru malaisé de déterminer les raisons qui me poussaient à peindre ; non que des motivations clairement établies eussent pu justifier à mes yeux ou à ceux du monde extérieur, et ce en quelque mesure que ce soit, le choix d’une vie consacrée à la création : j’étais simplement trop occupé à travailler et il était inopportun de procéder à cet effort de réflexion. Or, le moment semble désormais venu de formuler un discours susceptible d’aider l’univers et les habitants de sa proche banlieue à y voir clair dans la jungle mystérieuse de mes émotions, cette matrice émouvante et mouvante d’où jaillissent les fulgurances colorées d’un monde invisible que je m’applique à révéler.

Les textes sur l’art m’apparaissant depuis toujours tout autant ennuyeux que douloureusement abscons, j’enfoncerai illico une porte ouverte (ce qui nous permettra de gagner du temps) en énonçant cette vérité : la création artistique, avant tout effort d’intellectualisation, conceptualisation ou classification, est essentiellement (primitivement, devrais-je dire) une affaire d’émotions. Ainsi, être connecté à mon intimité sensorielle est la condition première me permettant de savoir quoi exprimer. Je ne doute pas que la représentation d’une rue de New York (et ses taxis jaunes) ou d’un sinagot dans le golfe du Morbihan (à marée basse) contienne une charge émotionnelle formidable (même si je peine à distinguer laquelle) ; néanmoins, passer mon temps à reproduire (en moins bien) ce que d’autres ont réalisé avant moi m’intéresse peu : je suis beaucoup plus excité par le fait de créer dans mon atelier les conditions d’un événement (l’acte de peindre) qui favorisent l’émergence d’affects échappant à l’analyse et précédant la pensée, conduisant à la transmission d’une sensation brute, immédiate, inconsciente.
Il y a quelques années, je discutais de peinture avec une connaissance qui, peignant elle-même, m’expliquait que bien qu’elle s’efforçât d’obtenir une œuvre figurative par son travail sur les formes et les couleurs (portraits, paysages…), elle ne savait à quel moment interrompre son processus créatif, si bien qu’il en résultait systématiquement quelque chose d’abstrait, et ce à son grand désarroi. Je pris garde de ne pas la décourager, en lui dissimulant le fait que je vivais exactement le phénomène inverse : je ne tenais pas à m’aliéner cette personne d’autant plus sympathique qu’elle était journaliste dans un grand quotidien français, ce qui pourrait toujours se révéler utile un jour ou l’autre me disais-je, car à cette époque je n’étais pas dénué d’un certain cynisme.
Ce « quelque chose d’abstrait », il me semble pour ma part aujourd’hui encore tout à fait souhaitable de le mettre en œuvre, même si j’estime préférable de l’utiliser comme un moyen d’agir et non un résultat esthétique à obtenir. De fait, je ne cherche aucunement à « faire abstrait », il s’agirait plutôt du contraire, mais l’abstraction en tant que moyen d’action me permet, précisément, de m’abstraire des codes imprimés profondément dans mon système de références par ce que Jean Dubuffet nommait l’Asphyxiante Culture.
Ainsi, lorsque j’entreprends de peindre mon geste se libère, mon sens de la vision s’exacerbe, j’improvise spontanément… J’incorpore sans atermoiement les accidents comme les taches ou salissures, qui m’intéressent d’ailleurs à un point tel que je n’hésite pas à les provoquer délibérément, car elles permettent de révéler, par leur incidence sur la composition générale, une dynamique, un rythme favorisant en partie l’émergence du sujet, c'est-à-dire définissant un espace sur le support, un périmètre dans, autour ou à côté duquel l’image, en tant que composition, va s’organiser.
J’en vois deux qui suivent.
Tout cela pour dire que d’une certaine dose de hasard naît un joli chaos dont on peut distinguer les grandes lignes de force : affrontements, contradictions, harmonies convulsives… des formes organiques sont apparues : animaux stupéfiants, paysages fantastiques, contrées mentales où règnent l’entropie… mon rôle d’artiste consiste à les offrir en partage. Il s’agit de visions, dans un sens hypnotique, hallucinatoire, transcendant en somme.
Pour être un ambassadeur plus ou moins compréhensible de cet univers subtil auprès du reste du monde, il me faut convoquer une énergie venue des profondeurs tout en posant les bornes au champ d’expression de l’anarchie, de manière plier cette dernière aux contraintes du dicible, sans quoi je courrais le risque de rester dans l’informe, de détacher un fragment sans objet de mon continuum créatif, sans autre signification que d’être issu de celui-ci : intéressant sans doute, mais j’aurais toutes les peines à appeler cela de l’art.
Le noir m’aide beaucoup. Il est la couleur impériale qui absorbe, recouvre, contient toutes les autres, sans laquelle rien n’aurait de sens ; il est le sujet de mes peintures, la plupart du temps.
En bref, je serais tenté de définir mes images comme autant de fenêtres ouvrant sur un autre monde, hélas cette métaphore était déjà un cliché il y a plusieurs siècles.
Aussi me contenté-je d’espérer qu’elles plaisent. Qu’elles suscitent des émotions (good vibrations). Voire une révélation. Non tant sur la supposée qualité de mon travail que sur la capacité du regardant à élargir son champ de conscience par le biais d’une expérience esthétique saisissante, par le fait d’être confronté à mes œuvres. En réalité, je crois pouvoir affirmer que le but de tout cela (outre le fait de devenir riche et célèbre) est de nous offrir — à nous tous — une consolation à la douleur d’exister, quelque chose de beau (profond et raffiné) à quoi nous raccrocher. Construire l’unicité du monde (si possible sans trop me fatiguer), en liant entre eux des éléments disparates : taches, traits, masses…, voilà la tâche que je me suis assignée.
J’aime me considérer comme un passeur entre le public et ce qui sans moi resterait informulé, un intermédiaire actif entre les limbes et l’incarnation d’un monde désiré, pétillant, enchanteur.
En vérité, je vous le dis : c’est un acte d’amour.


Stéphane Cattaneo

Une performance picturo-musicale réalisée samedi 20 octobre, dont on peut lire un sympathique compte rendu sur le blogue du label nato :



mardi 11 septembre 2012

Accrochez, c'est une erreur !

C’est un faux numéro qui a tout déclenché, le téléphone sonnant trois fois au cœur de la nuit et la voix à l’autre bout demandant quelqu’un qu’il n’était pas.
[…]
Pour ce qui est de Quinn, peu de choses nous retiendront. Qui il était, d’où il venait et ce qu’il faisait n’ont pas grande importance. Nous savons, entre autres, qu’il avait trente-cinq ans. Nous savons qu’il avait jadis été marié, qu’il avait un jour été père et qu’à présent sa femme et son fils étaient tous les deux morts. Nous savons aussi qu’il écrivait des livres. Pour être précis, nous savons qu’il écrivait des romans policiers. Ces ouvrages étaient signés du nom de William Wilson, et il les produisait au rythme d’environ un par an, ce qui lui procurait assez d’argent pour vivre modestement dans un petit appartement de New York.

[…]

Bien plus tard, lorsqu’il fut en mesure de reconstituer les événements de cette nuit-là, il se rappela avoir regardé le réveil, avoir vu qu’il était minuit passé et s’être demandé pourquoi on l’appelait à cette heure. Très probablement, se dit-il, une mauvaise nouvelle. Il sortit du lit, alla tout nu jusqu’au téléphone et souleva le combiné à la deuxième sonnerie.
— Oui ?
Il y eut une longue pause à l’autre bout et Quinn pensa un moment qu’on avait raccroché. Puis, comme de très loin, lui parvint le son d’une voix qui ne ressemblait à aucune autre qu’il eût jamais entendue. Elle était à la fois mécanique et remplie de sentiment, à peine plus forte qu’un chuchotement et pourtant parfaitement audible, et si égale dans son ton qu’il ne pouvait dire si elle appartenait à un homme ou à une femme.
— Allô ? fit la voix.
— Qui est-ce ? demanda Quinn.
— Allô ? répéta la voix.
— J’écoute, dit Quinn. Qui est-ce ?
— Est-ce Paul Auster ? demanda la voix. Je voudrais parler à M. Paul Auster.
— Il n’y a personne ici qui s’appelle ainsi.
— Paul Auster. Le détective de l’agence Auster.
— Désolé, dit Quinn. Vous devez avoir un faux numéro.
— C’est une affaire très urgente, dit la voix.
— Je ne peux rien faire pour vous, répondit Quinn. Il n’y a pas de Paul Auster ici.
— Vous ne comprenez pas, reprit la voix. Il ne reste plus de temps.
— Dans ce cas, je vous conseille de refaire votre numéro. Ici, ce n’est pas un cabinet de détective.
Quinn raccrocha. Debout sur le plancher froid, il baissa les yeux vers ses pieds, ses genoux, son pénis flasque. Un court instant il regretta d’avoir été si brusque avec son interlocuteur. Il aurait pu être intéressant, pensa-t-il, de se prendre un peu de jeu avec lui. Peut-être aurait-il découvert quelque chose de l’affaire en question — qui sait s’il n’aurait même pas pu apporter quelque aide. “Je dois apprendre à penser plus vite debout”, se dit-il.

[…]

Cette fois, le téléphone sonna un peu plus tôt que les deux autres nuits — il n'était même pas onze heures — et, en soulevant le combiné, Quinn supposa qu'il s'agissait de quelqu'un d'autre.
— Allô ? dit-il.
A nouveau il y eut un silence à l'autre bout. Quinn sut aussitôt que c'était l'inconnu.
— Allô ? dit-il à nouveau. Que puis-je pour vous ?
— Oui, répondit enfin la voix. Le même chuchotement mécanique, le même ton désemparé. Oui, il le faut maintenant sans délai.
— Que faut-il ?
— Parler. Tout de suite. Parler tout de suite. Oui.
— Et à qui voulez-vous parler ?
— Toujours à la même personne. Auster. A celui qui s'appelle Paul Auster.
Cette fois, Quinn n'hésita pas. Il savait ce qu'il allait faire et, maintenant que le moment était venu, il le fit.
— C'est lui-même, dit-il. C'est Auster qui vous parle.
— Enfin. Enfin je vous ai trouvé.
Il pouvait entendre le soulagement dans la voix, le calme tangible qui semblait soudain s'en emparer.
— C'est vrai, dit Quinn. Enfin.
Il fit une courte pause pour laisser les mots pénétrer autant chez lui que chez l'autre. “Que puis-je pour vous ?”
— J'ai besoin d'aide, dit la voix. Il y a grand danger. On dit que vous êtes le meilleur pour faire ce genre de choses.
— Ça dépend des choses que vous voulez dire.
— Je veux dire la mort. Je veux dire la mort et le meurtre.
— Ce n'est pas vraiment ma partie, répondit Quinn. Je ne m'occupe pas de tuer les gens.
— Non, dit la voix avec irritation. Je veux dire l'inverse.
— Quelqu'un va vous tuer ?
— Oui, me tuer. C'est ça. Je vais être assassiné.
— Et vous voulez que je vous protège ?
— Oui, que vous me protégiez. Et que vous trouviez celui qui va le faire.
— Vous ne savez pas qui c'est ?
— Si, je le sais. Bien sûr que je le sais. Mais je ne sais pas où il est.
— Pouvez-vous m'en parler ?
— Pas maintenant. Pas au téléphone. Il y a grand danger. Il faut que vous veniez ici.
— Demain, ça vous va ?
— Bien. Demain. De bonne heure, demain. Le matin.
— Dix heures ?
— Bien. Dix heures.
La voix donna une adresse dans la 69e rue, côté est.
— N'oubliez pas, monsieur Auster. Vous devez venir !
— Ne vous inquiétez pas, répondit Quinn. J'y serai.

Paul Auster, Cité de verre [City of Glass], 1985, Actes Sud, 1987, traduit par Pierre Furlan, rééd. in Trilogie new-yorkaise, coll. "Babel" n°32, 1991, pp. 15-25, passim


******

Pour une belle petite, c'était une belle petite…
Elle portait une robe ajustée qui la moulait à tous les bons endroits ; et avec ça, une avant-scène du tonnerre de Dieu et un drôle de petit air de ne pas y toucher qui vous donnait précisément l'envie de faire le contraire !
Et c'est exactement ce que j'allais faire — y toucher ! — lorsque retentit un bruit de crécelle. Instantanément, la fille disparut, et je me retrouvai face à face avec l'infernale mécanique sans le secours de laquelle je risquerais de ne pas ouvrir souvent le bureau de l'agence à l'heure indiquée sur la porte d'entrée.
Je contemplai l'engin pendant quelques secondes, en proie à une insondable perplexité. Pourquoi diable me réveillait-il à une heure pareille, alors que je ne me souvenais pas d'en avoir remonté la sonnerie, et qu'en dernière analyse il n'était même pas l'heure habituelle de redescendre sur terre, mais bel et bien trois heures du matin !
Je me réveillai pour de bon et finis par comprendre que cette sonnerie intempestive était tout simplement celle du téléphone. (Je ne suis jamais très brillant, au réveil, surtout lorsque j'ai passé la soirée précédente à faire la tournée des grands-ducs en compagnie d'une jolie fille.) Secouant enfin ma torpeur, je décrochai le récepteur et beuglai :
— Allô ?
— Allô… Plaza 3-8011 ?
— Ouais !
— Allô !… C'est vous, Robert ?
J'allais me mettre à hurler que je n'étais pas Robert, que je n'avais pas la moindre envie de m'appeler Robert, et que tous les Robert du monde pouvaient aller se faire voir, lorsque la voix ajouta précipitamment :
— Vous êtes bien Plaza 3-8011 ?
Deux choses m'empêchèrent d'exploser. Primo, je ne m'appelais pas Robert, mais j'étais bien Plaza 3-8011, et, secundo, la voix qui me parlait était indubitablement celle d'un homme effrayé, d'un homme qui avait un mal de chien à ne pas bafouiller davantage. Qu'est-ce que je risquais à répondre ? Si c'était une blague, ce serait lui qui serait le premier coincé.
— Allô ! oui ! Bien sûr que je suis Robert ! Qui est à l'appareil ? ripostai-je.
Et je veux bien que le téléphone me réveille toutes les nuits à pareille heure si l'énergumène ne poussa pas un long soupir de soulagement, avant de poursuivre d'une voix haletante :
— C'est moi, Charlie… Excusez-moi… de vous déranger… à une heure aussi indue… Mais il s'agit d'une affaire urgente… importante… Un cas de force majeure… Et je vais vous demander de me rendre un immense service… Vous vous souvenez de cette grande enveloppe bulle que j'ai déposée dans votre coffre… voilà quelques mois… en vous chargeant de la transmettre à la police s'il m'arrivait quelque chose… Eh bien ! j'aimerais que vous me l'apportiez… immédiatement… à l'adresse suivante…
— Oui ?… Attendez une minute que je note…
Je m'emparai d'un crayon, grognai :
— Allez-y !
Et griffonnai l'adresse sur la jaquette d'un livre.
— Vous avez bien pris l'adresse ? insista fébrilement la voix.
— Oui.
Je la lui répétai.
— Alors, rendez-vous là-bas… dans une heure ?
— O. K. !
Puis, après réflexion, je rectifiai :
— Dans une heure, une heure et demie.
Je voulais tout de même prendre le temps de réfléchir.
— Entendu, répondit la voix. Alors… à tout à l'heure… Robert ! Et encore toutes mes excuses… Mais il s'agit d'une affaire extrêmement importante…
Il hésita.
— Une question de vie ou de mort, en quelque sorte…
Il raccrocha.

G. Morris [Gilles-Maurice Dumoulin], Qu'est-ce qu'on risque ?, Presses de la Cité, coll. « Un Mystère » n°98, 1952, pp. 7-9. (Le titre mentionné au premier plat et au dos est : Qu'est-ce qu'on risque !)

mardi 21 août 2012

Le vrai est un moment du faux


« C’est une sorte de loi absolue que partout, en tous lieux, à toute période de la civilisation, dans toute croyance, au moyen de quelle discipline que ce soit, et sous tous les rapports, — le faux supporte le vrai; le vrai se donne le faux pour ancêtre, pour cause, pour auteur, pour origine et pour fin, sans exception ni remède, — et le vrai engendre ce faux dont il exige d’être soi-même engendré. »

Paul Valéry, « Petite lettre sur les mythes » [1928], in Variété
(Œuvres, tome I, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1957, p. 966)

mercredi 8 août 2012

Faire son miel d'un Mystère à miroirs


Deux années durant, de l'automne 2009 à l'été 2011, un jeu tout à fait inédit, à mon sens passionnant, inconcevable avant l'avènement du Net, a titillé par intermittences la réflexion d'une grosse demi-douzaine de commentateurs du blogue du Tenancier, Feuilles d'automne.
Il se trouve que j'ai moi-même été vite happé par cette amusante intrigue, assez rapidement dénommée Le Mystère de l'Abeille, qui se nourrissait de colis réels et de commentaires dans l'univers virtuel dudit blogue. Une douzaine d'envois postaux, savamment confectionnés par un Mystérieux Expéditeur (qui au final s'est avéré être une Mystérieuse Expéditrice, démasquée par le plus que sagace SPiRitus), et des centaines de commentaires au fil des comptes rendus de chaque envoi, échafaudant un ahurissant ensemble d'hypothèses plus ou moins délirantes (et d'hilarantes échappées…) pour tenter de percer l'identité de la personne responsable de ces délicates mais mystérieuses attentions. J'en ai même été l'un des derniers destinataires, lors du bouquet final de l'été dernier.

Tout a commencé par une nuit sombre, le long d'une route de campagne… Ah non, zut, pardon! !
Cela a commencé par une auberge abandonnée, et par un homme resté trop longtemps sans sommeil pour continuer son voyage et, euh, hem… Tonnerre de bon sang de fouchtra, qu'est-ce qui m'arrive ? Serais-je envahi à ce point ?



Bon, reprenons.
Tout a commencé sur Feuilles d'automne par un innocent aveu : l'ami Otto a déclaré un jour ingénument qu'il n'avait jamais rien lu de Jacques Abeille, écrivain délicieux s'il en est (et dont Article XI, ici-même bloguerollé, publie d'ailleurs d'intéressants propos dans son dernier numéro, actuellement en kiosques : un très bel entretien avec l'ami Lémi). Quelque temps plus tard, il recevait par voie postale un émoustillant opuscule de cet auteur, sans savoir à qui il devait ce bienfait. Il s'en est ouvertement interrogé sur le blogue du Tenancier, par le biais d'un billet, ignorant qu'il déclenchait ainsi un sacré branle…

Cette aventure para-surréaliste s'est close voici un an avec l'aveu obligé de sa ludo-machiavélique instigatrice, qui s'est d'ailleurs mise depuis à en dévoiler les arcanes (dans les billets intitulés La Pieuvre par neuf) mais voici que l'affaire connaît un étonnant rebondissement, une sorte de deuxième saison : depuis quelques semaines, plusieurs commentateurs de Feuilles d'automne — dont moi-même — reçoivent à nouveau de mystérieux envois explicitement apparentés au Mystère de l'Abeille

Les éléments de ce satané feuilleton en cours sont ici, dans l'ordre chronologique :

Première saison :

1) Le Mystère de l'Abeille
2) La suite du retour du mystère de l'Abeille 2
3) Le Mystère de l'Abeille, épisode 3
4) Mystère épisode 4 : bientôt sur vos écrans
5) Le Mystère, épisode 4
6) ??????????
7) Le Mystère de l'Abeille, épisode 5
8) Ouane maure Mystère pour la route !
9) Mystère, le retour !
10) Mystérieux Expéditeur (7) : honte sur moi…
11) Sibylline, la cousine à Séraphine
12) La réponse du Mystérieux Expéditeur !
13) Le Mystérieux Expéditeur défouraille à tout-va
14) Le dernier des Mystères de l'Abeille ?
15) Trois Rouge Impair et Manque : le ME met SPiRitus au vert


Dévoilement des coulisses :

1) Incroyable mais VRAI
2) La Pieuvre par neuf — Premier tentacule
3) La Pieuvre par neuf — Deuxième tentacule
4) La Pieuvre par neuf — Troisième tentacule, premier tronçon
5) La Pieuvre par neuf — Troisième tentacule, deuxième tronçon
6) La Pieuvre par neuf — Troisième tentacule, troisième tronçon
(À suivre…)

Deuxième saison :

0) Quiz - Pause
1) What's new Copycat ?
2) What's new Copycat ? (Où l'on s'interroge sur un contenu)
3) What's new Copycat ? (Une histoire de voyance…)
4) Où Adria reçoit également des envois mystérieux…
5) Au tour d'Otto !
6) Fine lame, le ME taraude George…
7) Mon  facteur a bien du mérite
8) La clé du Mystère ?
9) Et puis Grégory reçut, à son tour, une enveloppe…
10) Une pièce de plus au dossier
11) Voilà que ça continue…
12) Où Monsieur Pop9 écrit au Tenancier
13) Où Pop9 adresse un codicille au Tenancier. Où le Tenancier montre cet appendice. Ce qui s'ensuit…

samedi 28 juillet 2012

Plagiaire par anticipation de l'OULIPO, au XVIIIème siecle !



[...] A l'instant qu'on l'appelle, arrivant plein d'audace,
Au haut de l'alphabet l'A s'arroge sa place,
Alerte, agile, actif, avide d'apparat,
Tantôt, à tout hasard, il marche avec éclat ;
Tantôt d'un accent grave acceptant des entraves,
Il a dans son pas lent l'allure des esclaves,
A s'adonner au mal quand il est résolu,
Avide, atroce, affreux, arrogant, absolu,
Il attroupe, il aveugle, il avilit, il arme,
Il assiège, il affame, il attaque, il allarme,
Il arrête, il accable, il assomme, il abat,
Mais il n'est pas toujours accusé d'attentat ;
Avenant, attentif, accessible, agréable,
Adroit, affectueux, accomodant, affable,
Il préside à l'amour ainsi qu'à l'amitié ;
Des attraits, des appas, il prétend la moitié ;
A la tête des arts à bon droit on l'admire ;
Mais sur-tout il adore, et si j'ose le dire,
A l'aspect du Très-haut sitôt qu'Adam parla
Ce fut apparemment l'A qu'il articula.

Balbutié bientôt par le Bambin débile,
Le B semble bondir sur sa bouche inhabile ;
D'abord il l'habitue au bon-soir, au bon-jour ;
Les baisers, les bonbons sont brigués tour-à-tour.
Il demande sa balle, il appelle sa bonne ;
S'il a besoin de boire, aussitôt il ordonne ;
Son babil par le B ne peut être contraint,
Et d'un bobo, s'il boude, on est sûr qu'il se plaint.
Mais du bégue irrité la langue embarrassée,
Par le B qui la brave, à chaque instant blessée,
Sur ses bords, malgré lui, semble le retenir,
Et tout en balançant, brûle de le bannir.

Le C rival de l'S, avec une cédille,
Sans elle, au lieu du Q dans tous nos mots fourmille,
De tous les objets creux il commence le nom ;
Une cave, une cuve, une chambre, un canon,
Une corbeille, un coeur, un coffre, une carrière,
Une caverne enfin le trouvent nécessaire ;
Par-tout, en demi-cercle, il court demi-courbé,
Et le K, dans l'oubli, par son choc est tombé.

A décider son ton pour peu que le D tarde,
Il faut, contre les dents, que la langue le darde ;
Et déjà, de son droit, usant dans le discours
Le dos tendu sans cesse, il décrit cent détours.

L'E s'évertue ensuite, élancé par l'haleine,
Chaque fois qu'on respire, il échappe sans peine ;
Et par notre idiôme, heureusement traité,
Souvent, dans un seul mot, il se voit répété.
Mais c'est peu qu'il se coule aux syllabes complettes ;
Interprète caché des consonnes muettes,
Si l'une d'elles, seule, ose se promener,
Derrière ou devant elle on l'entend résonner.

Fille d'un son fatal que souffle la menace
L'F en fureur frémit, frappe, froisse, fracasse ;
Elle exprime la fougue et la fuite du vent ;
Le fer lui doit sa force, elle fouille, elle fend ;
Elle enfante le feu, la flamme et la fumée,
Et féconde en frimats, au froid elle est formée ;
D'une étoffe qu'on froisse, elle fournit l'effet,
Et le frémissement de la fronde et du fouet.

Le G, plus gai, voit l'R accourir sur ses traces ;
C'est toujours à son gré que se groupent les graces ;
Un jet de voix suffît pour engendrer le G ;
Il gémit quelquefois, dans la gorge engagé,
Et quelquefois à l'I dérobant sa figure,
En joutant à sa place, il jase, il joue, il jure ;
Mais son ton général qui gouverne par-tout,
Paraît bien moins gêné pour désigner le goût.

L'H, au fond du palais hazardant sa naissance
Halète au haut des mots qui sont en sa puissance ;
Elle heurte, elle happe, elle hume, elle hait,
Quelquefois par honneur, timide, elle se tait.

L'I droit comme un piquet établit son empire ;
Il s'initie à l'N afin de s'introduire ;
Par l'I précipité le rire se trahit,
Et par l'I prolongé l'infortune gémit.

Le K partant jadis pour les Kalendes grecques,
Laissa le Q, le C, pour servir d'hypothèques ;
Et revenant chez nous, de vieillesse cassé,
Seulement à Kimper il se vit caressé.

Mais combien la seule L embellit la parole !
Lente elle coule ici, là légère elle vole ;
Le liquide des flots par elle est exprimé,
Elle polit le style après qu'on l'a limé ;
La voyelle se teint de sa couleur liante,
Se mêle-t-elle aux mots ? c'est une huile luisante
Qui mouille chaque phrase, et par son lénitif
Des consonnes, détruit le frottement rétif ;

Ici I'M, à son tour, sur ses trois pieds chemine,
Et l'N à ses côtés sur deux pieds se dandine ;
L'M à mugir s'amuse, et meurt en s'enfermant,
L'N au fond de mon nez s'enfuit en résonnant ;
L'M aime à murmurer, l'N à nier S'obstine ;
L'N est propre à narguer, l'M est souvent mutine ;
L'M au milieu des mots marche avec majesté,
L'N unit la noblesse à la nécessité.

La bouche s'arrondit lorsque l'O doit éclore,
Et par force, on déploie un organe sonore,
Lorsque l'étonnement, conçu dans le cerveau,
Se provoque à sortir par cet accent nouveau.
Le cercle lui donna sa forme originale,
Il convient à l'orbite aussi-bien qu'à l'ovale ;
On ne saurait l'ôter lorsqu'il s'agit d'ouvrir,
Et si-tôt qu'il ordonne il se fait obéir.

Le P plus pétulant à son poste se presse
Malgré sa promptitude il tient à la paresse ;
Il précède la peine, et prévient le plaisir,
Même quand il pardonne, il parvient à punir ;
Il tient le premier rang dans le doux nom de père,
Il présente aux mortels le pain, si nécessaire !
Le poinçon et le pieu, la pique et le poignard,
De leur pointe, avec lui, percent de part en part ;
Et des poings et des piés il fait un double usage,
Il surprend la pudeur et la peur au passage.
Là, de son propre poids il pèse sur les mots ;
Plus loin, il peint, il pleure et se plaît aux propos :
Mais c'est à bien pousser que son pouvoir s'attache,
Et pour céder à l'F il se fond avec l'H.

Enfin du P parti je n'entens plus les pas,
Le Q traînant sa queue, et querellant tout bas,
Vient s'attaquer à l'U qu'à chaque instant il choque,
Et sur le ton du K calque son ton baroque.

L'R en roulant, approche et tournant à souhait,
Reproduit le bruit sourd du rapide rouet ;
Elle rend, d'un seul trait, le fracas du tonnerre,
La course d'un torrent, le cours d'une rivière ;
Et d'un ruisseau qui fuit sous les saules épars,
Elle promène en paix les tranquilles écarts.
Voyez-vous l'Éridan, la Loire, la Garonne,
L'Euphrate, la Dordogne et le Rhin et le Rhône,
D'abord avec fureur précipitant leurs flots
S'endormir sur les prés qu'ont ravagés leurs eaux ?
L'R a su par degrés vous décrire leur rage...
Elle a de tous les chars, la conduite en partage ;
Par-tout, vous l'entendrez sur le pavé brûlant
Presser du fier Mondor le carosse brillant,
Diriger de Phryné la berline criarde,
Et le cabriolet du fat qui se hazarde ;
La brouette en bronchant lui doit son soubressault,
Et le rustre lui fait traîner soin chariot ;
Le barbet irrité contre un pauvre en désordre,
L'avertit par une R avant que de le mordre ;
L'R a cent fois rongé, rouillé, rompu, raclé,
Et le bruit du tambour par elle est rappellé.

Mais c'est ici que l'S en serpentant s'avance,
A la place du C sans cesse elle se lance ;
Elle souffle, elle sonne, et chasse à tout moment
Un son qui s'assimile au simple sifflement.

Le T tient au toucher, tape, terrasse et tue ;
On le trouve à la tête, aux talons, en statue :
C'est lui qui fait au loin retentir le tocsin ;
Peut-on le méconnaître au tic-tac du moulin ?
De nos toits, par sa forme, il dicta la structure,
Et tirant tous les sons du sein de la nature,
Exactement taillé sur le type du Tau
Le T dans tous les temps imita le marteau.

Le V vient ; il se voue à la vue, à la vie ;
Vain d'avoir, en consonne, une vogue suivie,
Il peint le vol des vents, et la vélocité ;
Il n'est pas moins utile, en voyelle, usité,
Mais des lèvres hélas ! le V s'évadait vite,
Et l'humble U se ménage une modeste fuite ;
Le son nud qu'il procure, un peu trop continu,
Est du mépris parfait un signe convenu.

Renouvelé du Xi, l'X excitant la rixe,
Laisse derrière lui l'Y grec, jugé prolixe,
Et, mis, malgré son zèle, au même numéro
Le Z usé par l'S est réduit à zéro.

Antoine-Pierre-Augustin de Piis, Harmonie imitative de la langue française [extrait final]

mercredi 18 juillet 2012

« Dure à l'Ex », cède l'Ex (2)



Sur Oméga, la loi est suprême. Cachée ou révélée, sacrée ou profane, elle gouverne les actions de tous les citoyens sans exception, du bas au sommet de l’échelle sociale. Sans la loi, il n’y aurait pas de privilèges pour ceux qui font la loi ; celle-ci est donc une nécessité absolue. Sans la loi et son application rigoureuse, Oméga serait un inimaginable chaos où les droits d’un homme cesseraient dès qu’il ne pourrait plus les faire respecter. Cette anarchie serait la fin de toute société — et, surtout, elle serait la fin des anciens de la classe gouvernante, parvenus aux plus hauts honneurs, mais dont l’habileté dans le maniement des armes a depuis longtemps décliné.
La loi est donc indispensable.
Mais Oméga est une société criminelle, composée d’individus ayant enfreint les lois de la Terre. En dernière analyse, c’est une société qui met l’accent sur l’effort individuel, une société dans laquelle celui qui enfreint la loi est vainqueur, une société qui non seulement admet le crime, mais l’admire et le récompense, une société où le non-respect des règles n’est jugé que dans la mesure de son succès ou de son insuccès.
Le résultat paradoxal est une société criminelle avec des lois absolues destinées à être enfreintes.
[…]
Par conséquent, on doit simultanément enfreindre la loi et lui obéir. Ceux qui n’enfreignent jamais la loi ne montent jamais dans l’échelle sociale. Ils sont pour la plupart rapidement tués, car ils n’ont pas suffisamment d’initiative pour survivre. Pour ceux qui […] violent la loi, la situation est quelque peu différente. La loi les punit avec une sévérité absolue, à moins qu’ils ne parviennent à s’en tirer.
[…]
Sur Oméga, le type d’homme le plus élevé est l’individu qui connaît la loi, apprécie sa nécessité, connaît les pénalités qu’il risque en lui désobéissant, et réussit à l’enfreindre ! C’est le criminel idéal, le citoyen idéal !

Robert Sheckley, Oméga [The Status Civilization, 1960],
éditions OPTA, 1968, « Galaxie spécial » 9, n°55 bis, pp. 73-74 (tr. fr. Frank Straschitz)


Petit Louis, oui !


Camille


Quoi qu'y s'passe


Et je l'aime encore


Y'en a qui disent…


Faut qu'ça glisse



jeudi 21 juin 2012

À [se] vautrer, coûte que coûte…

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J'ai pris le train en route avec pas mal de retard, il est vrai, mais c'est quand même la meilleure invention radiophonique qu'on ait entendue depuis bien longtemps — toutes choses égales par ailleurs.

Ils se vautrent dans la suffisance, l'ignorance, la débilité et l'ignominie, donneurs de leçons, lui souvent libidineux, elle déconcertante de bêtise ou de snobisme, eux deux toujours parfaitement abrutis ; ils ne comprennent rien à rien, incultes, complètement insensibles aux supposées souffrances d'autrui, et j'en passe, mais ils nous font nous vautrer de rire.
On n'est pas loin de l'esprit de Hara-Kiri, l'humour bête et méchant, avec certes quelques différences de nuances dues à la spécificité du support radiophonique, mais qui fait rejaillir aujourd'hui la finesse inouïe de ce génie-là.

Plus d'une centaine d'émissions disponibles à la réécoute, depuis le 16 janvier 2012, dont la plupart sont de la meilleure eau (saumâtre).
Par exemple :

L'homme qui était soit-disant mythomane (19 juin 2012)


L'homme qui voulait une place dans le train (7 juin 2012)


La femme qui avait encore deux ou trois choses faire ici (31 mai 2012)


L'homme qui aimait le vieux contemporain (29 mai 2012)


L'homme qui se souvenait de son enfance (28 mai 2012)


La femme qui ne suçait pas que de la glace (14 mai 2012)


L'homme qui était hypocondriaque (28 février 2012)